Elle se tenait là. Juste là. Dans l’embrasure de la porte en bois, patinée par le temps, de cette immense maison de famille que je visitais non pas pour la première fois. J’y avais passé de nombreux étés avec Jean, mon meilleur ami, et ses grands-parents. Cette vieille bâtisse m’avait accueilli comme si j’étais un membre de la famille. J’y avais ma propre chambre, que j’étais content de retrouver à l’aube des vacances estivales. Il y faisait agréablement frais, contrastant avec l’intense chaleur qui étouffait tout être assez téméraire pour oser s’aventurer à l’extérieur. Le doux parfum de lavande, l’odeur d’autrefois, humidité vieillie, renfermée, conservée avec tous les souvenirs dont les murs avaient été témoins au cours de ses siècles d’habitation.
J’étais venu passer le weekend à l’occasion des 50 ans de mariage des grands-parents de Jean. Deux jours de célébration, d’amour et d’émotions. Ces grands-parents qui n’étaient pas les miens m’avaient ouvert leurs portes et leurs bras avec tant de générosité. Je me devais d’être présent pour cet événement, même si ma venue à la Roseraie m’avait coûté cinq longues heures de route un vendredi soir, quittant Paris dans le tumulte et la noirceur du trafic de fin de semaine. J’avais conduit toute la nuit alors que j’étais exténué. Encore un mois sans répit, sans repos. Des heures supplémentaires pour un job qui ne m’intéressait même pas. Responsable du rayon quincaillerie chez Le Bon Tuyau, supermarché brico-déco en zone industrielle. Franchement, pour moi qui rêvait de création, de construction, de restauration, de chambres d’hôtes parfois, le rêve était à des décennies. J’étais loin de la vie que j’avais imaginée. Je m’étais laissé emporter par le quotidien, une suite de coïncidences, j’avais atterri là au gré du hasard et m’en étais finalement accommodé.
Mais tout ça, c’était avant de la voir. Elle, si belle, dans l’embrasure de cette vieille porte. Je devinais ses formes fluettes sous le jupon blanc de sa robe dont la transparence invitait au désir. Mes yeux caressaient ce corps gracile que mes bras, en cet instant précis, auraient voulu épouser. J’aurais aimé effleurer du doigt la peau veloutée de son bras, approcher mes narines de son cou et respirer son parfum délicat. Une rose. La plus belle des roses de la Roseraie. L’envie irrépressible d’en prendre le plus grand soin montait en moi. Cette femme dont je ne voyais que le dos me bouleversait déjà.
Elle a dû se sentir observée. Mon regard insistant était arrivé jusqu’à elle. Elle s’est retournée. Ses cheveux longs et soyeux, ondulant au vent, ont commencé le mouvement. Sublime, j’ai pensé. Cette sensualité qui se dégageait de chacun de ses gestes. Puis son regard. Vert émeraude. Puissant. Je suis resté pétrifié. Incapable de bouger, cloué sur place les bras ballants comme un simple idiot.
Elle m’a souri. Mon coeur a fondu. C’était il y a trois ans. Depuis ma vie a changé. Elle a fait renaître mes aspirations du début. Elle m’a sorti de ma routine, de ma lassitude. Pour elle, j’ai quitté la grisaille parisienne et me suis installé en Province. Le parfum des rosiers, le parfum de ses longs cheveux sombres. Ma main dans la sienne, j’aime quand ensemble nous nous promenons le dimanche après-midi. Elle a fait de moi un autre homme. Mais elle, elle n’a pas changé. Sa robe délicate soulevée par le vent, sa démarche gracieuse, aérienne, m’emporte dans cet univers qui n’appartient qu’à nous. J’aimerais y vivre éternellement, pour autant qu’elle y soit avec moi.
Le début d’une histoire à raconter pour une demande en mariage…
Type de récit
Histoire partagée, souvenir à offrir.
Ecriture narrative, à la manière d’un roman.
Durée de lecture
Environ 5 minutes