Jeudi soir. Il est 19h ou peut-être 18h30. En tout cas, il fait déjà nuit. Avec ma mère et ma soeur, nous partons faire les courses de la semaine. Nous avons peut-être 7 et 9 ans, quelque chose comme cela. Assez grandes pour rester seules au coin livres du supermarché pendant que Maman arpente les rayons et remplit le caddie des provisions hebdomadaires. Assez petites pour se divertir au coin livres sans participer aux commissions dans les pattes de Maman.
Toutes les deux assises par terre. J’aime ce moment. Ce moment comme sorti du temps, une pause dans notre quotidien, une bulle spatio-temporelle extraordinaire. Je me sens bien là, assise par terre sur le linoléum grisé de ce supermarché qui aspire à être rénové. Il n’est ni trop chaud, ni trop froid. C’est agréable. Lisse, presque moelleux… difficile d’imaginer que de nombreux pieds sales ont foulé ce sol toute la journée. En tout cas, à moi, ça me plaît de m’y asseoir. Mais avant de déposer mon petit corps, tout de rose et violet vêtu, sur cette surface, immensité monochrome, étendue à perte de rayons, mes yeux se livrent à un exercice des plus passionnants. Scruter l’étalage en quête du Garfield que je n’ai pas terminé la semaine passée. Le désir monte.
Où a bien pu passer ce chat orange désobéissant, farceur, un brin grossier, qui me divertit chaque jeudi et me fait perdre la notion du temps? L’exaltation.
Te voilà, là, tapi dans l’ombre. Petit coquin, tu ne m’échapperas pas!
Je rejoins le linoléum gris et ouvre mon précieux trésor, fière d’avoir abouti dans ma quête, attentive à ne froisser aucune page. Ce livre n’est pas à moi. En tout cas pas totalement, pas tous les jours. Juste pour les 39 minutes et 43 secondes qu’il nous sera donné de passer ensemble, encore une fois. J’aime sentir le grain du papier de ses pages. Pas tout à fait lisses, pas tout à fait rugueuses. Elles caressent mes doigts et je ne peux m’empêcher d’y trouver un certain réconfort. Cette feuille sous ma main a quelque chose d’apaisant, de rassurant. De familier peut-être.
Et je débute ma lecture, bulle après bulle, dessin après dessin, Garfield prend vie et m’emmène avec lui. Comment as-tu pu ingurgiter tout ce plat de lasagnes? Tu vas te faire gronder par ton maître… D’ailleurs comment s’appelle-t-il déjà? Tu n’as pas pu t’en empêcher, gourmand!
Tiens, j’aurais presque faim moi aussi. Mais que fait Maman? Elle devrait bientôt avoir fini…
C’est vrai ça, j’ai faim. Dehors, il fait nuit. Le supermarché est presque vide à cette heure-ci, contrastant avec l’euphorie des samedis matins, où tout un tas d’adultes, parfois même très âgés, se précipitent dans les rayons avec une frénésie incompréhensible. Comme si le magasin n’ouvrait que quelques heures, là, à l’aube du weekend. Maman, tu as bien choisi, toi. J’aime le calme de cette grande surface, un brin lugubre sans toute cette agitation du samedi. Si calme d’ailleurs que je me surprends parfois à sursauter lorsqu’un passant s’aventure dans notre rayon. Parce que oui, l’espace d’un moment, ce rayon nous appartient à ma soeur et moi. Nous veillons sur lui et protégeons jalousement ses inestimables richesses des lecteurs du dimanche qui ne sauraient que trop peu apprécier le contact granuleux des pages colorées et animées qui pourraient défiler machinalement sous leurs doigts.
Maman, c’est toi? J’ai faim. Surtout que je sais ce qui nous attend. Des frites. Mais pas n’importe quelles frites. Les frites du jeudi soir à la Migros. Une grande assiette remplie de frites. Pas de légumes, pas de viande, pas de dessert. Rien que des frites. Epaisses, charnues. Epluchées et taillées par toute une série de mains mécaniques robotisées, balancées sans respect dans de grands sachets plastifiés, prêtes à être congelées. Des frites sorties de ce même sac avec tout autant de dédain et jetées dans un bain d’huile bouillonnante, odorante. Qu’importe.
Des frites. Mes frites. Nos frites. Un moment toutes les trois. Ma soeur, Maman et moi. Dans ce supermarché immensément vide. Il est tard. Demain, il faudra se lever pour l’école. Mais ce soir, nous mangeons nos frites. Sans garniture, sans sauce ni autre ketchup. Saupoudrées de poivre. De beaucoup de poivre qui chatouille mes narines. Je regarde tomber ces minuscules grains gris se déposer sur ces bâtonnets jaunes bien dorés. Un contraste tant dans la taille que le coloris. Un mélange d’odeur épicée et grasse avec laquelle s’échappe une chaleur moite. Je souffle pour ne pas me brûler. Mes frites. nos frites.
Maman, ma soeur et moi. Nos regards. nos sourires, nos rires. Demain, il y a l’école, il faudra se lever tôt… mais ça, c’est demain. Ce soir, nous sommes là, devant nos frites. Et nous y sommes si bien.
A toi, Maman, qui a su faire de la terrible épreuve des courses hebdomadaires – que toute maman redoute – un moment mémorable que j’aime raconter encore et encore à mes enfants.
Type de récit
Histoire partagée, souvenir à offrir.
Ecriture narrative, à la manière d’un roman.
Longueur de texte
792 mots, 11 paragraphes (un peu plus d’une page A4)
Durée de lecture
Environ 5 minutes